Les points de broderies utilisés au milieu du moyen-âge sont assez simples et pour la plupart encore largement utilisés aujourd’hui. Si utiliser un point attesté à une période donnée n’est pas suffisant pour faire de la broderie historique, c’est un prérequis nécessaire.
Faire une liste exhaustive des points de broderie utilisés pendant une période de 1000 ans est un exercice un peu vain, mais à travers cet aperçu, j’essaie de vous montrer la variété des techniques et des styles de broderie que l’on peut retrouver.
Point de tige
Le point de tige est un des points les plus utilisé en broderie aujourd’hui. A l’époque médiévale, il était essentiellement utilisé pour rehausser les contours. On le retrouve ainsi dans des broderies de styles très différents comme la tapisserie de Bayeux ou des pièces de l’opus teutonicum.

Point fendu
Le point fendu est un point de tige où l’ont fait ressortir l’aiguille dans le point précédent, souvent travaillé au fil de soie floche.
L’effet ressemble au point de chaînette mais il est plus économe en fil. Il servait pour le remplissage notamment pour la technique, dite, de peinture à l’aiguille, dès le XIIe siècle :

C’est également un des points spécifique à l’opus anglicanum :

Point avant
Dans les points linéaires, le point avant est presque la technique la plus simple. Mais au delà des lignes, il permet de broder rapidement des surfaces légèrement texturées, comme sur le caparaçon de cheval du 14e siècle.

Points de chaînette
Le point de chaînette est un point qui se travaille en formant une série de boucles successives afin de donner l’impression de chaînons.
A partir du 12e siècle, au moins, on le retrouve dans des ouvrages de broderie blanche allemande (ou ton sur ton), comme le montre la broderie suivante :

Dans cet exemple, le point de chaînette (en très gros plan) est brodés en soie colorée :

Le point de chaînette peut également être travaillé en points comptés dans des techniques proches de la tapisserie à l’aiguille.

Il existe beaucoup de variations et de manières de broder le point de chaînette, vous pouvez en retrouver quelques exemples illustrés de vidéos dans cet article.
Points de tapisserie
Souvent résumés au seul point de brique, les points de tapisserie permettent une grande variété de textures et de motifs. Le point de brique n’en étant qu’une parmi d’autres.
Les points de tapisserie se travaillent à fils comptés disposés selon un schéma particulier qui donnera le motif ou la texture. Il en existe de nombreux qui sont utilisés dans les ouvrages à points comptés, essentiellement en Allemagne du 13e au 15e siècles, même si on en retrouve quelques exemples en France ou en Espagne.
Les points de tapisserie sont composés de points droits et de points croisés.
Ces points sont très utilisés dans l’opus teutonicum.
Un très bel exemple d’ouvrage réalisé avec différents points droits est l’ensemble des vêtements de Göss daté mi-13e siècle.

Détail de la chasuble des vêtement de Göss, Allemagne, mi-XIIIe siècle, Musée autrichien des arts appliqués, Vienne.
Le point de brique
Le point de brique se réalise en brodant des points de même longueur décalés en quinconce.
Les exemples les plus connus de broderie au point de brique sont ceux, plus tardifs qui présentent des motifs colorés géométriques, comme cette tenture fin XIVe siècle :

Le point florentin
Le point florentin crée une texture en zigzag.

Le point de Hongrie en losange
Dans le point de Hongrie, la longueur des points varie de sorte à créer un motif en losange.

Le point de gobelin oblique empiétant
Le rendu de ce point ressemble beaucoup au point de tissage mais les points ne sont pas droits mais légèrement obliques.

Aumônière, 14e siècle, France, MET
Point de croix natté
Le point de croix natté est un point de croix asymétrique dont une branche est plus longue que l’autre. Il se travaille à points comptés. Il donne un résultat dense qui présente une structure de tresse semblable à des côtes de tricot.
On le retrouve dès le XIIIe siècle sur les bordures ou les frises géométriques, notamment sur les vêtements de Göss, mais également sur cette bourse à relique, datée XIIIe, conservée au musée de Sens :

Points de couchure
Les points de couchure sont une famille de point de broderie. Le principe des différents points de couchure est de recouvrir une grande surface de tissu par de longs points lancés qui sont ensuite fixés par de petits points. Ils ont été très utilisés pour la broderie de tentures mais également pour la broderie de fils précieux (comme les fils métalliques).

Le fil d’or est »couché » sur l’endroit et fixé par un fil de soie.

Point de Boulogne
Le point de boulogne se travaille avec 2 aiguillées. La première permet de lancer les fils, la seconde de les fixer. On peut fixer un seul point lancé à la fois ou plusieurs. L’utilisation de 2 aiguillées distinctes permet également d’obtenir des effets décoratifs, selon le diamètre et/ou la couleur des deux fils utilisés.

Le point de boulogne pouvait être utilisé pour fixer des pièces de tissus en »appliqué ».

Cette technique de broderie consiste à découper des motifs (brodés ou non) dans un tissus et de le coudre ensuite sur la pièce finale. Elle a plusieurs avantages :
Accélérer la mise en œuvre de la broderie en faisant exécuter par exemple, la broderie de médaillons simultanément par plusieurs personnes, et ensuite de les fixer sur l’ouvrage. La »Dalmatique aux aigles » faisant partie des insignes du St Empire Germanique, datée vers 1320 a ainsi de nombreux médaillons brodés appliqués.

L’appliqué permet également d’obtenir de grands motifs décoratifs avec moins de travail de broderie (lorsque le motif est simplement coupé dans un tissus contrastant). C’est le cas sur la bannière de Ferdinand III, de la première moitié du XIIIe siècle, conservée à la Cathédrale de Séville. Cette bannière a les armes de Castille et Leon appliquées :

On peut l’utiliser pour créer du relief dans les motifs de broderie en rembourrant légèrement le motif avant de l’appliquer. Cette technique, aussi appelée »broderie emboutie » est très fréquente dans les broderies d’or liturgiques plus tardives. On la retrouve pour la broderie des armes d’Édouard Plantagenêt (dit Le Prince Noir) vers 1376 sur son gipon funéraire ou sur certaines aumônières trapézoïdales du XIVe siècle, comme l’aumônière aux personnages grotesques datée XIVe, conservée au musée du moyen-âge de Cluny à Paris :

C’est également une technique utile en cas de remploi de tissus ou de broderies pré-existantes. Comme sur cette bourse à sceaux anglaise de la mi-XIIIe siècle, combinant les armes de Guillaume de Fortz à celle de son épouse Isabelle :

Le point de boulogne a été utilisé pour la broderie au fil d’or en couchant plusieurs fils en même temps.

Il a été également utilisé pour réaliser des coutures décoratives en confection, pour renforcer et cacher des bords francs des encolures par exemple.
Couchure retirée ou couchure invisible
Ce point était utilisé essentiellement pour broder avec les fils métalliques (fils d’or en particulier) car il permet d’économiser les fils précieux tout en garantissant un résultat régulier impeccable et invisible sur l’endroit.
Le fil est couché sur l’endroit et maintenu par de petits points d’un fil de soie fin passé dans le même trou afin de tirer le fil d’or sur l’envers du tissus.

Sur ce médaillon, le schéma de couchure est réaliser pour donner un résultat semblable au point de brique. Mais selon les périodes et les styles décoratifs, le schéma peut changer et donner des motifs en chevrons, en losanges ou à flottés :

Lancé couché ou point de Bayeux
C’est le point de remplissage utilisé sur la tapisserie de Bayeux.

Il se réalise en trois temps :
Remplir la surface à broder avec des points lancés nombreux et très serrés ;
Recouvrir perpendiculairement la surface de points de couchure légèrement espacés (3mm dans le cas de la tapisserie de Bayeux), il faut noter qu’au delà de 5mm les points de broderies sont très fragiles. Cette série de points est à l’origine des lignes qui ressortent sur les remplissages de la tapisserie ;
Fixer la deuxième série de points lancés par des petits points simples (picots) espacés régulièrement et disposés en quinconce.
Couchure Boukhara ou point de figure
Ce point de couchure s’exécute avec la même aiguillée pour les points couchés et les points de maintient. Le point est couché et fixé au fur et à mesure.

Ce point est utilisé dans la »tapisserie » (qui, comme la tapisserie de Bayeux est une broderie) de la Création de Gérone, datée de la fin du XIe siècle.
Agréments
La richesse des ouvrages brodés pouvaient également s’exprimer au travers d’agréments ajoutés à la broderie :
- Perles de verres ;
- Pierres précieuses et semi-précieuses ;
- Paillettes d’or et d’argent ;
- Émaux.
Les plus beaux exemples de ce type d’embellissement sont sans doutes sortis des ateliers de Palerme au XIIe siècle.

Pour aller plus loin
Au travers de cet article, j’ai tenté de proposer une introduction sous forme de liste des points les plus fréquemment observés au cours de la seconde moitié du moyen-âge.
J’ai tenté de proposer des sources variées et surtout de mettre en lumière certains détails spécifiques.
Certains points, certaines techniques, mériteraient d’être approfondies mais il me semblait impossible de le faire dans cet article. En attendant, j’espère avoir été suffisamment claire sur les sources citées, les liens et les indications bibliographiques pour vous permettre d’approfondir les points que vous souhaitez.
Comme je le rappelais dans l’introduction, connaître les points de broderie utilisés est une pré-requis nécessaire mais pas suffisant pour pouvoir se lancer dans l’évocation de broderie historique (quelle que soit la période). En effet, bien que les sources et leur provenance ait été précisée autant que possible, il y manque des informations importantes pour replacer ces techniques dans leur contexte précis : lieu de production, style de broderie et usages.
Lorsque l’on souhaite réaliser des broderies médiévales les plus crédibles possible, il faut être capable de déterminer pour un ouvrage, à la fois les différents points à associer, les matériaux à utiliser ainsi que les motifs caractéristiques, selon, l’époque, le lieux ainsi que les contextes de création et d’utilisation.
Ces aspect de la broderie seront évoqués ultérieurement dans de nouveaux articles.
Bibliographie
Browne C., Davies G., Michael M. A. ; English Medieval Embroidery: Opus Anglicanum ; Victoria & Albert Museum ; Yale University Press ; 2016.
Descatoire C., Castres A., Gauffre-Fayolle N. ; L’art en broderie au moyen âge : autour des collections du musée de Cluny ; RMN, 2019.
Castiñeras M. ; Le tapis de la création ; Catedral de Girona ; 2011.
Staniland, K ; Les Artisans du moyen-âge – Les Brodeurs ; Lombard
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