Les broderies médiévales à points comptés de l’aire germanique constituent un ensemble de broderies très variées. Du 12e au 15e siècle, ces broderies ont en commun l’utilisation de points comptés, c’est à dire que chaque point est réalisé de manière précise en comptant les fils du support de la broderie (tissu).
En dehors de cette caractéristique technique, le corpus est hétérogène. Pourtant bien souvent, les ouvrages relevant de cette période et de cette zone géographique sont désignés par une appellation générique, comme « german brick stitch » (point de brique allemand) ou « opus teutonicum » (œuvre allemande).
Ces deux appellations m’ont posé problème quand j’ai voulu créer une collection de kits de broderie inspirée de ce style de broderie médiévale.
D’abord, parce que l’appellation point de brique ne reflète pas la diversité technique. Quant à l‘opus teutonicum , il a une définition historique bien précise qui s’accommode assez mal de cette généralisation.
Je vous propose un petit tour d’horizon de ces différentes broderies pour décrire leurs caractéristiques techniques et graphiques et tenter de les désigner de manière satisfaisante.
- Est-ce que ce corpus peut être considéré comme un grand ensemble cohérent ?
- Est-ce que les différences techniques et graphiques nous permettent de discriminer des sous ensembles stylistiques et de les relier aux définitions existantes ?
Quand je crée des modèles de broderie historique, j’essaie de m’imprégner de style de broderie bien spécifiques, parfois pour essayer de m’en rapprocher le plus possible, parfois pour m’en inspirer plus librement (c’est le cas avec la collection Explorez le moyen-âge à dos de dragons où je m’inspire de broderies variées pour créer des modèles pédagogiques et vous permettre de découvrir les techniques de broderie médiévales de manière la plus accessible possible).
Pour le Jardin Merveilleux, j’ai pris le parti de rester plus proche de ces broderies à points comptés, mais il a d’abord fallu étudier ce corpus, en tirer des descriptions et des définitions claires pour mieux comprendre les ouvrages de ce type, de les relier entre eux ou pas et de faire des choix stylistiques.
Cette série d’article, je l’espère, vous intéressera pour mieux comprendre l’inspiration de cette collection, aller plus loin ou, vous même, être capable de créer des broderies dans ce style (je devrais dire ces styles).
Étant donné l’ampleur du sujet, je vous propose de découvrir cet univers en plusieurs articles afin d’éviter un article trop long :
- L‘opus teutonicum : de la broderie blanche ?
- Les broderies polychromes : corpus homogène ? (à venir)
- Les broderies à grille : du point de brique, vraiment ? (à venir)
L‘opus Teutonicum
La définition la plus connue de l‘opus teutonicum est sans doute celle que donne Kay Staniland à la fin de son ouvrage les brodeurs1 :
Se rapporterait aux broderie en fil de lin sur toile blanche.
Dans le texte du livre, il complète cependant la description de la broderie germanique par l’apport de fils de soie polychrome.
L’or y est très peu employé, parfois pas du tout, ce qui est caractéristique de la broderie germanique du XIIe siècle ; la richesse des effets obtenues par les fils de soie de couleurs compense néanmoins ce manque.
Nous allons voir comment comprendre cette définition et quelles pièces nous pouvons y rapporter.
L’opus teutonicum : broderies de lin
Au moyen-âge, les broderies au fil de lin étaient effectivement considérées comme typiquement allemandes, les termes opus teutonicum, opus alemanicum ou ad modum allamanicum se retrouvent dans des inventaires et il apparaît que se c’est bien la nature des matériaux (le lin) qui définit cette appellation en opposition aux broderies au fil de soie, et aux broderie d’or de l‘opus anglicanum.
Plusieurs hypothèses concernant cet usage du lin blanc pour l’ornementation en Allemagne à la fin du moyen-âge ont été avancées au cours du temps.
Au 19e siècle, les historiens de l’art ont consacré l’expression opus teutonicum pour désigner ces broderies blanches au fil de lin. L’appellation broderie blanche sous-entend que la couleur n’y est pas présente du tout (les exemples modernes de broderie blanche, comme la broderie de Richelieu ou la broderie hardanger n’utilisent pas du tout de fils colorés). Et il est en effet notable qu’un certain nombre de ces broderies médiévales allemandes sont parvenues jusqu’à nous entièrement blanches.
L’absence de couleur a alors été interprétée comme un rappel symbolique de l’idéal de pauvreté des ordres, en particulier de l’habit blanc des cisterciens. Tout au long du moyen-âge, les ordres monastiques rappellent l’interdiction du luxe en leur sein. Et dans les monastères de femmes en Allemagne, des règles sont édictées pour imposer le lin, y compris dans l’ornementation.
Une autre interprétation relève exclusivement du domaine économique.
L’utilisation du fil de lin serait réponse à un problème économique. En effet, ces broderies provenant de couvents de régions pauvres (en particulier la Basse-Saxe), il peut sembler évident qu’à une époque où la soie est importée (la culture de la soie ne se développe en Italie que vers la fin du 12e siècle et vraisemblablement au cours du 13e siècle dans le sud de la France), des matériaux locaux et moins coûteux aient été utilisés.

Certaines de ces pièces, comme la nappe d’autel ci-dessus, mettent même en scène ces moniales qui ont brodé leur propre mobilier liturgique.
L’opus teutonicum : broderie aux accents colorés
Mais les recherches de Stefanie Seeberg3 viennent nuancer (dans tous les sens du terme) ces observations.
En croisant les descriptions datant du XVIIe siècle de ces broderies et des observations minutieuses et des analyses à la lumière à UV, elle a pu dresser un portrait robot de ce à quoi ressemblaient ces broderies au moyen-âge.

Il en ressort que ces broderies réalisées au fil de lin sur toile blanche présentaient des touches de couleurs. Sur ces broderies en lin à dominante blanche, les lignes de contour et des accents étaient réalisés à l’aide de fils de soie, de laine ou de lin colorés. La teinture du lin étant peu durable dans le temps, certaines de ces broderies nous apparaissent aujourd’hui entièrement blanches. Elles semblent pourtant relever du même courant stylistique que celles où les accents sont réalisés en soie comme le relevait Kay Staniland dans son livre.

Musée de l’abbaye d’Isenhagen. © Bildarchiv Foto Marburg / Foto: Scheidt, Thomas; Aufn.
Cette tenture à dominante blanche est brodée de motifs nombreux : scènes religieuses (annonciation), d’animaux, de motifs héraldiques, le tout entouré de feuillages. Le fond en lin blanc est largement visible. Une partie des éléments est brodée en blanc, rehaussé de couleurs pour les contours. Certains éléments sont brodés en couleur.

Rapprochons-nous du cerf au serpent. Le corps du cerf est brodé de blanc, le contour de bleu et ces bois sont brodés en brun. Le serpent est brodé en bleu. La broderie blanche est réalisée à point comptés : les pattes et la tête au point de brique, le corps au point de passé qui laisse voir le tissu de fond et crée ainsi une texture géométrique. Les bois et le serpent sont brodé au point droit de tapisserie empiétant. Le contour est brodé au point de tige.

On peut observer la même répartition des points de broderie sur ce 2eme détail d’un homme chevauchant un lion (probablement Samson). Mais on peut également observer le tracé du motif sur les pieds de l’homme qui ne sont pas brodés mais également sous les lignes de contour.
Il semble qu’il faille imaginer l’ensemble des broderies de l‘opus teutonicum comme cette tenture pour se représenter leur état à l’époque de leur fabrication.
L’opus teutonicum : broderie à textures
Autre spécificité de ces broderies à dominante blanches, c’est le contraste de perception selon la distance d’observation.
Vues de loin, les accents colorés devaient permettre de percevoir et lire le dessin brodé. Mais de plus près, la variété des textures offrait une lecture plus subtile et plus précise de ces dessins.
On peut compter plusieurs dizaines de motifs différents sur une même pièce. Et lorsque l’on étudie plus attentivement le traitement graphique de ces broderies, on constate que l’on retrouve le même traitement graphique que dans la peinture de cette époque (chose absolument ordinaire dans la broderie qui n’est jamais déconnectée des arts de son temps, quoi qu’en disent ses détracteurs par pure misogynie), comme sur ce détail de la nappe d’autel que l’on a vu précédemment :

Sur ce détail de la broderie, on peut mieux apprécier les différentes textures créée par la broderie monochrome. Les rinceaux du fond sont traités de manière relativement uniforme tandis que les différentes parties du personnage présentent des textures variées. La couronne et l’auréole ont un contraste de texture important tandis que le visage ou la main sont traités de manière plus discrète au point de chaînette, rappelant ainsi ce qu’on peut observer en peinture notamment avec le travail de l’or.
C’est la raison pour laquelle l’appellation « german brick stitch » ne peut pas s’appliquer à toutes les broderies germaniques de la période médiévale. Elle ne met l’accent que sur un seul point de broderie au détriment de tous les autres qui sont largement utilisés et contribuent fortement à la spécificité de ces broderies. Il existe bien un corpus de broderies réalisées exclusivement au point de brique en soie polychrome mais il semble inapproprié de généraliser cette appellation à l’ensemble des broderies à points comptés.

Cette tenture apparaît blanche de loin mais on peut observer de léger accents de couleur jaune et rouge. La broderie laisse largement voir le tissu de fond en lin blanc. Elle est brodée de scènes religieuses, d’animaux et de personnages fantastiques inscrits dans des décors architecturaux. D’autres décors animaliers et floraux encadrent le tout.
Malgré l’aspect fortement monochromatique, on distingue assez vite les différentes textures créées par la broderie. Que se soit entre les différentes parties des personnages (visages, différentes parties du corps, de vêtements) et les décors.

Approchons-nous de ce personnage brodé en blanc avec des rehauts et un contour brun. Seule la coiffe est brodée en jaune. Le corps est brodé de points lancés formant des figures géométriques proches du losange, le visage est brodé au point de brique tandis que la coiffe est brodée en jours (c’est à dire que les points sont serrés si fortement qu’ils écartent les fibres du tissu de sorte à former des trous ou « jours »). L’encadrement architectural, en blanc également, est brodé au point de passé formant une texture géométrique élaborée.
On le voit encore sur cet exemple, c’est l’ensemble des caractéristiques que nous avons relevées qui donnent à cette broderie sa spécificité et la possibilité de lire les scènes : broderie à dominante blanche où les silhouettes se détachent du tissu de fond par leur texture. Les rehauts de couleurs facilitent la lecture des images et mettent l’accent sur des éléments forts (auréoles par exemple) tandis que la variété des textures de broderie affine la lecture et attire l’œil de plus près.
C’est la définition d’un style de broderie : il est possible de lister des caractéristiques techniques, graphiques, mais ces éléments sont tous nécessaires à son application.
Une petite partie du corpus
à cette étape, il est possible établir un contour plus précis de ce que peut désigner l‘opus teutonicum :
Des motifs figuratifs brodés sur toile de lin laissant apparaître le tissu de fond. La broderie est réalisée au fil de lin en dominante blanche avec des accents colorés. La technique employée est majoritairement composée de points comptés créant des textures variées qui soulignent les motifs.
Nous sommes encore loin de l’ensemble du corpus de broderies germaniques à points comptés de l’époque médiévale. En effet, toute une partie de ce grand ensemble est composé de broderies largement polychromes. Je vous propose de nous y intéresser dans article à venir.
C’est de ce type de broderie dont je me suis inspirée pour la collection de kits de broderie Le Jardin Merveilleux qui vous permet de découvrir une grande variété de points de broderie que je vous ai montré tout au long de cet article.


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- Staniland, K. (1992). Les brodeurs (Les artisans du Moyen âge). France : Brepols. ↩︎
- Seeberg S. (2012) Women as makers of church decoration : Illustrated textiles at the monasteries of altenberg/lahn, Rupertsberg, and Heiningen (13th-14th c.) ; Martin, Th. : Reassessing the Roles of Women as ‘Makers’ of Medieval Art and Architecture. Volume one. Boston : Brill. ↩︎
- [3] Seeberg, S. (2014). Textile Bildewerke im Kirchenraum : Leinenstikereien im Kontext millerlalterlicher Raumausstattungen aus dem Prämonstratenserinnen-Kloster Alterberg/ Lan. Allemagne : Michael Imhof Verlag ed. ↩︎














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