J’ai eu envie de créer cette collection de cartes brodées en découvrant cette couverture de Robinson Crusoé. Bien qu’elle date du 19e siècle, elle m’a immédiatement fait penser aux cartes marines de la période des découvertes, avec leurs fabuleuses décorations, les cités, les peuples rencontrés, les caravelles et les monstres marins. Certaines de ces cartes, les plus décorées étaient destinées à de riches collectionneurs qui les intégraient à leur cabinet de curiosités.


Pourtant, lorsqu’on s’intéresse aux cartes brodées, ce n’est pas l’aspect décoratif, esthétique, qui ressort en premier. Même si cette finalité existe, on en trouve des exemples récents, en plongeant dans l’histoire de la broderie, le sujet apparaît moins léger.
Depuis quand est-ce qu’on brode des cartes ? Qui les brode et pourquoi ?
Disclaimer
Si je reproduis ici des broderies historiques conservées dans des musées, considérant que sur mon blog accessible à toustes, il s’agit d’une pratique relevant du fair use, je ne reproduis pas sans autorisation les œuvres contemporaines crées et produites par des artistes et chercheureuses, d’autant plus s’il s’agit d’œuvres de personnes minorisées. Le but n’est pas de les invisibiliser, bien au contraire, mais de ne pas m’approprier leurs travaux. Ces productions sont passionnantes, c’est pourquoi je voulais en parler. Je vous encourage donc vivement à consulter les références que je donne et de suivre les liens pour découvrir ces travaux.
Celles qui n’étaient pas des cartes
L’histoire de la cartographie s’intéresse à la production de connaissances, la commercialisation et la diffusion des cartes. A ce titre, les cartes brodées, même anciennes, dans une version purement décorative ou créative sont restées longtemps hors de ce champ.
Avec l’avènement des études de genre, la question de faire entrer cette pratique dans le champ de la cartographie ou de l’histoire de la cartographie n’allait pas de soi. Jusqu’à récemment, l’histoire de la cartographie ne les étudiait pas, soit parce qu’elles étaient considérées comme des objets décoratifs, soit parce que produites par des jeunes filles dans un contexte éducatif. Ces dernières n’étaient abordées qu’au travers du prisme de la diffusion des modèles à broder (impression des modèles).

Quel peut être l’intérêt de les étudier ?
Les ignorer, c’est perdre des leçons de géographie.
Savoir par qui elles ont été brodées, dans quel but et dans quel contexte permet de comprendre le rôle culturel de ces cartes dans la société où elles ont été produites. En 2015 dans Stitching the World Judith Tyner explique que ces broderies sont à l’intersection de la cartographie, des travaux d’aiguille et de l’éducation des femmes.
Aujourd’hui, les cartes brodées sont entrées dans le champ de l’histoire de la cartographie et elles nous permettent d’évoquer plein de sujets connexes.
Débuts de la cartographie brodée, le temps de la colonisation
Les premières cartes brodées que l’on connait l’ont été à l’école en Angleterre puis aux États-Unis au cours des 18e et 19e siècles.
A cette époque, les travaux d’aiguille sont naturalisés, c’est à dire qu’on considère que ce sont des talents naturels chez les femmes. On fait donc broder aux jeunes filles des sujets d’apprentissages tels que des abécédaires mais aussi des cartes à partir du 18e siècle.

Pourquoi, en particulier dans l’Angleterre du 18e siècle, se met-on à faire broder des cartes aux petites filles ?
Les cartes étaient déjà très à la mode depuis la fin du moyen-âge et la période des grandes explorations maritimes par les Européens. Il y avait un engouement pour ces mondes que l’on découvre, avec leur faune, leur flore et leurs peuples que l’on s’applique à décrire avec méthode… mais pas seulement.
L’émergence de politiques nationalistes et surtout la colonisation poussent l’enseignement de la géographie, ce qui passe par l’apprentissage de cartes.

Les cartes, les globes terrestres, y compris brodés sont des outils importants pour développer le sentiment d’appartenance nationale et faciliter l’appropriation de territoires nouvellement colonisés.

Ce n’est certainement pas par hasard que les globes terrestres brodés nous viennent des écoles de jeunes filles en Amérique du Nord. Ils permettent de représenter le lien qui unit les colons à leur pays d’origine.

Témoignages
Broder une carte, ce n’est pas uniquement s’approprier un territoire mais aussi se souvenir et témoigner. On retrouve des cartes brodées, parfois très simplement dans les broderies de prison mais également chez les exilé·es.


Lors de la seconde guerre mondiale, dans le camp de Changi1, les femmes ont brodé des quilts avec des motifs variés et souvent naïfs. Certaines ont brodé leur pays d’origine (le camp comprenait surtout des Britanniques, des Australiens et des Néerlandais) et certaines le lieu où elles étaient enfermées. Témoignage et souvenir, 2 des fonctions de ces broderies d’enfermement sont réunies sur ce textile.
Le temps de l’engagement
Si les cartes brodées se sont développées avec la colonisation par les Européens et que la colonisation elle-même façonne les représentations du monde, aujourd’hui, les mouvements décoloniaux et de défense des peuples autochtones peuvent s’emparer du médium pour se réapproprier les espaces et dénoncer les crimes coloniaux.
C’est la démarche par exemple, de Cian Dayrit en collaboration avec Henry Caceres qui ont exposé des cartes brodées des Philippines représentant le déplacement des populations, les destructions causées par l’extraction dans un retournement subversif du médium. (Je vous encourage à suivre le lien pour voir les œuvres que je ne reproduirai pas ici sans autorisation)
Quand il s’agit de s’approprier un territoire, la question du médium (la broderie) n’est pas neutre. En effet, même si ce n’est pas universel à travers le temps et l’espace, les travaux d’aiguille sont souvent associés au genre féminin. Et c’est particulièrement le cas de la broderie dans notre société.
De fait l’espace, le territoire ne sont pas des domaines toujours facile à s’approprier pour les femmes. Et elles en ont un usage et de fait, une vision, particulière, liés à leur place dans la société. Aujourd’hui cette manière d’appréhender l’espace, y compris l’espace familier donne lieu à des études et des expériences en cartographie.
C’est ainsi qu’en 2010, Élise Olmedo, a réalisé une cartographie sensible d’un quartier de Marakesh, avec les femmes de ce quartier, pour cartographier leur usage quotidien et avec un medium (le textile et la broderie) qui permet aux personne concernées de participer à l’expression de cette carte, et ce de manière créative2.
Ces expériences me font penser à ces travaux de jeunes filles qui brodaient des représentation de leur cadre de vie au 17e siècle : la maison reliée par des chemins aux dépendances et aux différents lieux de leur quotidien.

Témoignages, histoire, activisme se croisent dans ce large aperçu de l’histoire des cartes brodées. Et la pratique perdure aussi pour broder un avenir désirable. C’est ce qu’a fait le collectif AGIR qui a brodé un planisphère avec la faune et la flore représentant un monde sans frontières.

Broder des cartes ne semble pas être aussi ancien que j’aurais pu l’imaginer en imaginant cette collection, compte tenu de la popularité des cartes, en particulier des cartes marines depuis la fin du moyen âge. Mais c’est une pratique qui a une histoire riche qui perdure aujourd’hui et se renouvelle.
Comme la broderie en général, contextualiser et s’intéresser à son histoire et ses pratiques, c’est créer un lien avec ces brodeuses et brodeurs.
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Notes
- Changi est un camp de prisonniers construit par les Japonais à Singapour. A l’origine camp de prisonniers militaires, il finira par être également occupé par de nombreux civils, y compris des femmes. ↩︎
- Pour aller plus loin : Élise Olmedo ; À la croisée de l’art et de la science : la cartographie sensible comme dispositif de recherche-création ↩︎





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