Un aspe, un outils en bois en forme de H qu'on aurait pivoté de 90 degrés sur lequel est tendu un écheveau de laine filée.

Au commencement était le fil

Ce texte est inspiré d’une partie de la conférence que j’ai donné à Aubazine en 2017 sur la production textile à la fin du XIIe siècle.

J’ai rédigé cet article suite au partage régulier de cet ancien article de France Culture visant à déboulonner quelques clichés sur le moyen-âge. Combattre les idées reçues, encore nombreuses, sur cette période, c’est bien. Le faire sans perpétuer d’autres clichés, c’est encore mieux.

Et là, une petite phrase m’a interpelée. Au détour du paragraphe consacré à la condition féminine , voici ce que je lis :

On est encore loin d’une égalité de droits pour l’homme et la femme, mais on aurait tort d’imaginer les femmes en train de filer la laine en attendant que leur époux revienne de sa journée de travail.

Des femmes, désœuvrées, qui filent pour passer le temps, en attendant le retour de leur époux, c’est un cliché. Mais les femmes qui filent la laine à domicile c’est une réalité essentielle de l’époque médiévale.

Filer est une activité productive.

La première chose qui me choque dans cette phrase, c’est que le filage est présenté comme une activité faite pour tuer le temps, réalisée par des femmes désœuvrées. Filer est une activité productive qui consiste à transformer des fibres en fil. Une femme qui aurait passé sa journée à filer la laine, aura produit du fil. Celui-ci peut être utilisé de plein de manières différentes.

Enluminure médiévale sur fond doré. Une femme assise dans un fauteuil, à ses pieds un bébé dans un berseau. Elle tient un fuseau suspendu dans une main vers l'arrière. Entre ses genoux un long bâton plus haut qu'elle avec de la fibre en haut et de sa 2eme main, elle pince de la fibre.
Eve filant.
Psautier Hunter, 1170, Bibliothèque de l’université de Glasgow.

Filer est une activité indispensable dans la société médiévale.

Aujourd’hui également, mais on file peu à la main. Le fil est la matière première d’une immense majorité des textiles. Les tissus sont faits à partir de fils, certains textiles techniques sont réalisés à partir de fils. Les fils servent aussi à coudre évidemment et à broder. Et les tissus ont de multiples usages : pour les vêtements, sous-vêtements de toute la société, pour l’ameublement : draps couvertures, rideaux, tentures, tapis, pour des accessoires : sacs, voiles de bateaux ! Certaines armures ou parties d’armures sont en tissu…

Enluminure sur fond jaune Un centre, un arbre à palmes avec un serpent jaune et bleu enroulé autour de son tronc.
De part et d'autres, 2 personnages nus, tiennent une feuille devant leurs pubis. Il sont un peu naïfs dans le dessin et avec des formes très exagérées au niveau des muscles.
Adam et Eve. Que serait la société médiévale sans fil ?
Beatus de l’Escurial, ~950, bibliothèque de l’Escurial.

Bref, le fil est partout et la demande est énorme.

Dominique Cardon dans son article Arachné ligotée évalue à 30 le nombre de fileuses qui fournissent le fil pour 1 seul métier à tisser. C’est à dire que pour 1 ou 2 tisserand, il a pu y avoir jusqu’à 30 femmes qui travaillent pour fabriquer le fil utilisé. Cette estimation nous permet d’appréhender le besoin énorme en main d’œuvre pour faire tourner les métiers à tisser.

Enluminure médiévale, dans une pièce d'une maison, 3 femmes travaillent le fil.
Une est debout et tient une quenouille (un grand bâton avec la fibre montée dessus) sous son bras et tient un fuseau suspendu de l'autre main.
Une est assise sur un petit tabouret devant une grande roue à filer qu'elle active à l'aide d'une manivelle, elle tient la fibre directement dans son autre main.
La dernière est debout derrière la roue. Elle tient un fuseau plein de fil dans une main et un outils avec un manche et 2 barre perpendiculaires sur laquelle elle enroule le fil.
Filage au fuseau et à la quenouille à gauche, filage à la roue à filer et dévidage des fuseau sur l’aspe.
Ovide, Métamorphoses (1385 env.), Bibliothèque municipale de Lyon, Ms.742, f°54, « Filles de Minyas filant la laine ».

Filer est une activité professionnelle

Même si le filage domestique (pour l’utilisation personnelle au sein du foyer) a existé, les femmes qui filaient pour ces tisserands étaient rémunérées pour ça.

Au moyen âge, il n’existe pas de filature, c’est à dire d’usine où des ouvriers vont travailler la journée pour fabriquer le fil. Les outils sont simples, d’abord le fuseau et la quenouille, puis au cours du 14e siècle, la roue à filer. Et le filage est réalisé essentiellement à domicile. Les tisserands livraient aux fileuses des paniers de laine et venaient récupérer le fil qu’elles avaient produit. Les fileuses étaient rémunérées pour ce travail, souvent assez mal, mais rémunérées.

Il ne faut pas perdre de vue que la fabrication de tissus de laine (de draps) est considérée comme la première industrie européenne, dès la fin du 13e siècle. Ces fileuses qui travaillent à domicile, que se soit au coin du feu, dans les champs ou dans les rues des villes, participent à l’essor de cette industrie.

Enluminure médiévale en traits rouges et verts.
3 personnages dans un atelier entouré de colonnes.
En haut dans le décors, un personnage tient une navette dans une main et un peigne à tisser dans l'autre.
Dans la pièce, 2 hommes s'activent sur un métier à tisser horizontal dessiné de manière très schématique.
En arrière plan, une femme (elle porte un voile) est debout devant un métier à tisser vertical avec une navelle de fil dans une main et une épée à battre dans l'autre.
Atelier de tisserand.
Livre des modèles de l’Abbaye de Reun, Autriche, Début du XIIIe siècle.

Filer est bien une activité de femmes isolées

Depuis le début je ne parle que de femmes ou de fileuses. Parce qu’à l’époque médiévale, filer est une activité exclusivement féminine. Il existe bien quelques représentations d’hommes filant ou avec des outils de filage, mais se sont toujours des caricatures d’hommes ayant perdu leur virilité, dominés par leur femme…

Mosaïque. Une femme nue ou presque nue, coiffée de ce qui semble être une peau de bête sauvage tient un gourdin, elle est assise lascivement sur un trône.
Devant elle, un homme barbu tient une quenouille chargée de fil dans une main et un fuseau suspendu dans l'autre.
C’est même un thème ancien : ici sur la mosaïque des douze travaux de Liria (Espagne), première moitié du IIIe siècle, l’illustration de la soumission d’Hercule à la reine Omphale.

Les sources nous montrent qu’elles sont souvent suspectées de tricher sur la qualité. On les accuse également de mœurs légères voire franchement dépravées. Travailleuses à domicile, elles ont peu d’occasions de s’organiser en corporations ce qui accentue leur précarité face aux tisserands.

Conclusion

Donc oui, les femmes filaient au moyen âge et probablement massivement.

Enluminure médiévale sur fond doré avec 2 personnages au champ, un homme et une femme (et un corbeau qui picore au sol). L'enluminure est dans les tons orangés avec des contours noirs.
L'homme est en train de semer du grain qu'il attrape dans une écharpe nouée qui forme une poche.
La femme tient une quenouille sous son coude et un fuseau suspendu dans l'autre main.
Psautier de Fécamp, La Hagues, fin XIIe siècle.

Chez elles, aux champs, dans la rues … j’ai tendance à penser que cette activité devaient s’inscrire dans le paysage médiéval. C’est à dire que si vous vous étiez promené au moyen âge, dans la rue, en ville dans un village, que vous étiez rentré dans une maison, vous auriez eu de grandes chances de tomber sur une femme en train de filer. Il existe d’ailleurs, dans certaines villes, des textes de loi datant de la fin du moyen-age, qui demandent aux fileuses de ne pas gêner la circulation en s’installant dans la rue avec leur roue à filer.

La femme qui file, même à la maison, n’est pas un cliché et elle n’est pas non plus improductive, elle participe activement et professionnellement à une activité économique essentielle à la société. Balayer d’un revers de la main les fileuses pour évoquer le travail des femmes à l’époque médiévale, revient à perpétuer le mépris auxquels elles faisaient déjà face !

Et au final, ça revient peut être également à perpétuer au 21e siècle un cliché sexiste qui dévalue systématiquement tous les travaux dits de femmes, en particulier les travaux d’aiguilles ou les travaux textiles. Il est peut être temps de cesser de parler de ces activités comme d’un loisir de femmes désœuvrées.

Bibliographie

  • Cardon Dominique ; la draperie au moyen-âge : essor d’une grande industrie européenne ; CNRS Editions ; 1999.
  • Cardon Dominique. Arachné ligotée : la fileuse du Moyen Âge face au drapier. In: Médiévales, n°30, 1996. Les dépendances au travail, sous la direction de Alessandro Stella . pp. 13-22.
  • Hulton Mary. Urban weavers of medieval England. Université de Birmingham, 1990.

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